Carnet cinquième du Malmaret
Le 10 juillet 2014.
Libre comme Elle,
Les pierres folles de Fournols
1
Elle raconte la vie aux arbres
Se dit venue des cheminées de brume
Qui montent de la forêt après la pluie
2
Elle est gémissements de cerfs
Qui s’aventurent dans les semailles profondes
Et se fondent sur le pli des lisières
Dans les transparences du matin
Elle prend appui au bord du ciel pour convier les licornes
3
L’air est réfractaire sur le haut des vignes
Elle y déroule la pulsation de la lumière
Appelle les fortes chaleurs
Exhausse la graine
Embrasse le ciel de son regard moissonneur
4
Elle enrôle le soleil
Elle arde la terre de ses rayons
Elle déplie les lopins jusqu’à l’envers de l’ombre
Elle brûle l’herbe jusqu’à l’odeur du foin
Elle brouille les limites des chemins jusqu’à l’irréel
5
Ses pas ne ravinent pas la terre
Elle randonne entre les fils de la vierge
Elle éclabousse les flaques d’eau du temps
Puis l’eau troublée, laisse l’ombre aller à son absence
6
Elle part avec l’aube sous le bras
Elle émonde la pluie des arbres
Elle les peuple du feu solaire
Elle les prolonge de la plus haute ombre
Étreint la résonance du vent
Elle puise l’été dans toute la plaine
7
Elle hisse le chemin jusqu’aux terres hautes
Elle le guide jusqu’à l’élan des collines
Fait tinter les nuages à l’aplomb du ciel
Peuple de feu les tournesols
Elle arpente les pierres plantées
Pierres folles torturées par l’orage
8
Elle est vivante
Disent-ils
Sorcière !
Les chiens passent immobiles
Le feuillage la couvre
Elle se couche dans les genêts
Elle éveille l’obscure marche des pierres.
9
Elle est morte
Affirment-ils
Chimère !
À chaque aube, elle renaît
Et sa marche croise l’immémoriale voûte des arbres
Clairière inondée de chants d’oiseaux libres.
10
Quelquefois la lune la prend
Elle devient pierre de lit
Elle se détache
Elle sombre dans la tendresse des blés
Les alourdit de moiteur sauvage
Le temps d’aimer
Le temps de la grande jouissance
Elle fuit les grandes moissons du jour.
11
Elle dessèche l’étang immobile
Entre les figures de la terre et du volcan
Les signes de grande passion
Elle redoute les grands livres du savoir
Gorgé du torrent éternel des archétypes
12
Elle s’acquitte en gentille fille
Sa voix douce comme sauf- conduit
Sa voix rauque plus proche de ses racines
Elle taille dans l’air chaud de l’amour
La vie
Elle la cisèle
Elle la sertit d’amour comme un talisman
Pareil à la montagne
13
Elle a le regard noir de l’exil
On croirait qu’elle prie
Elle hante la mémoire
Elle est l’Amante
14
Elle est vulnérable
Quand les hommes négocient sa mort
Elle hante la langue
Elle est l’Amante
15
Elle se nourrit de silence
Déchiffre à peine la langue trahie
Ébauche un texte d’ombre
Et se nomme dans son cri
16
Sur la pente raide
Elle glisse, halète sous les ronces
Elle parle du corps en silence
Et des pierres blessées
Elle raconte les nuits tièdes
Et le silence de brume
Elle te vient, tendresse opaque.
17
Elle s’incline
Son profil ancien vient d’un temps lointain
Elle tend la main en se confiant
Au pli du temps, elle est la source
Qui déboule de joie entre les toiles grèges
Elle agrandit l’espace aux retailles des rochers
Elle fait danser les blés avec les coquelicots
18
Bleu, très bleu, elle cueille ce coin de ciel
Et te donne la durée.
Elle est l’Amante
Elle est l’arrière-pays de ton rêve.
NICOLE BARRIÈRE
Poète, écrivain, essayiste, traductrice, Nicole BARRIERE a publié de nombreux recueils de poésie. Ses poèmes figurent dans de nombreuses anthologies et revues.
Directrice de la collection Accent tonique aux Éditions l'Harmattan
Administratrice de l'association "Du côté du Pont Mirabeau" à Paris,
Membre de la Société des Gens de Lettres.
Grand prix européen Orient-Occident du festival Cuerta de Arges (Roumanie) en juillet 2010.
Prix de poésie féminine Simone Landry 2011 France
Prix d'honneur pour l'ensemble de son oeuvre MNAC Liban 2011
Premier de poésie de la Fondation Di Liegro, Rome 2014
Ses poèmes sont traduits en italien, persan, espagnol, roumain, kabyle et arabe
