Je descends en parachute du soleil
par la coupe ouverte de ma tête
l’herbe est la mue perdue d’un serpent oublié
je respire les lettres d’héroïne de l’air
comme si enfin je lisais un ange
un ange – un texte respirable –
le silence pourtant me donne d’autres signes en partage
méconnus, bien plus –
des clefs pour ouvrir des portes incolores –
ces signes ne connaissent pas l’ombre
leur forme n’éclaire qu’en disparaissant
ils ne descendent pas
ils montent à vive allure de toutes choses
tels des flocons de neige lunaire
à travers eux le froid du sens
atteint instantanément la lune
de moi il ne reste qu’un sourire qui brille doucement
toutes ces neiges reviennent pareilles à une lumière bien plus lente
d’une autre lune, à la distance subtile
je les envoie à la rencontre de mon diamant secret et vif –
plus précieux que le monde –
qui les absorbe telles des larmes
Les marionnettistes de la boue – les manipulateurs du salut –
persistent quelque part en cachette
tels des racines sans plantes
oui, des racines en fil de fer
dont croît uniquement la douleur
dont croissent uniquement des nerfs,
sur elles descendent parfois des flocons d’ombre –
les pétales de hasard de la mort – des pétales sans fleurs
qui n’ont jamais commencé leur errance vers une corolle
alors que leur neigée est plus dense –
la nuit – ou l’éclipse – ou le chaos
inventent leur règne léthargique
enseveli dans le temps
En de tels instants, vomis par le requin du possible,
le chevalier de l’obscurité avale la nuit
portant ses chemins comme des blessures ouvertes
« J’avance à travers le méconnu » – dit le chevalier – « pourtant
mes pas laissent mûrir derrière eux
des attentes qui ne cessent de croître
je ne peux me retourner vers elles sans me perdre
dans leur frustration en colère
mon étrange blessure inverse les racines,
les change en ailes restituées au ciel
en même temps que mon sourire implacable,
et une voix s’écrie de mon silence :
La compassion est la plus subtile erreur du rêve,
la plus lourde erreur du rêveur qui reste ainsi rêve…»
Au fond, le réveil du rêveur est un pari au moyen duquel
nous nous gagnons nous-mêmes
nous, qui ne nous sommes jamais cachés,
nous qui nous regardons sans discerner notre néant…
Le méconnu n’est en fait qu’une règle
sur laquelle nous nous sommes basés
presque en oubliant – l’accident de l’être,
et le sommeil…
***
Au fond j’écris l’écrire –
je n’écris que l’écrire (je ne sais ce qu’écrivent les autres)
jusqu’au tremblement en disparition de mes mains –
parkinson paradoxal de l’inspiration,
chaussée de frissons de l’expiration –
le cerveau, larve de l’œil incrusté au labyrinthe total du regard
un machin bizarre bizarre – un calme étrange
sectionné dans le temps
une assiette découpée dans le temps – ou
toute autre chose…
La tête sur l’assiette me pose des questions impossibles
détachées du devenir,
des questions vidées que je tiens entre mes doigts,
des onomatopées du genre dodescaden –
irréel peint aux couleurs préparées
avec la matière des autres –
la complicité les transforme en objets visibles
manipulés par des êtres invisibles,
des morts aux expressions défigurées,
une sorte de capuchon de l’ouïe
sous lequel on oublie d’exister
tout est une diagonale de la fin
J’écris l’écrire – je n’écris que l’écrire
court-circuit de lettres
je bois une éruption volcanique – je bois
la lave qui monte à travers moi – Dionysos igné – antihygiénique
en pariant sur la diagonale incandescente du mal, nous perdons
jusqu’à la tortue de l’option.
La panique est la géométrie holistique du chaos,
sa sincérité brownienne.
Le Styx au seuil
rencontre dans le camion d’ombres du crépuscule
un homme à la moitié du mé-songe – à la recherche
du théâtre de la persécution…
un échafaud en forme de scène )x( ou le paradis
artificiel de la sous-jacence perdue…
un cardinal à l’autre moitié des éjaculations radiophoniques
le miroir tel une double porte
et le labyrinthe intestinal de l’inconscient…
C’est par le miroir que la nouvelle arrive
avec son ange improbable – code expédié par le néant –
dans le lissage profond du miroir la nitescence devient illisible
elle s’élance comme si elle se dissolvait
les narines profèrent des regards à la transparence odieuse
la souffrance entre en moi sur le sentier des larmes
parsemé d’épines
le sphinx défie le rêve étrange du garçon liquéfié
sur les dalles désertiques,
défie son masque écrit avec du sang par le tigre noir
… Tout s’arrête pour l’instant ici
mais sans la syllabe de l’explosion
***
Icare n’est peut-être que l’horizon dévié et trouble.
Il y a quelque chose d’autiste, extrêmement bizarre,
dans toute coagulation,
tel un cauchemar en couleurs pour des démons oniriques –
quelque chose naît, quelque chose avorte dans l’au-delà
quelque chose d’inconnu que le rideau nous cache
quelque chose de décevant, d’après l’enveloppe,
mais subtil selon le noyau
quelque chose de sous-titré au rien indéchiffrable
quelque chose de parfaitement concentrique
une surdité blanche
un blanc nébuleux dans lequel tu te dissous ou te perds
fou et immaculé
telle une page blanche…
S’il existait une ombre pour chaque fantôme stellaire
nous pourrions cacher, enfin, notre solitude
dans une obscurité indescriptible
Les méconnues commencent à se réveiller au milieu des connues
leur donnant un sens étrange et menaçant
la main du poète se hisse et s’écrie
la bouche grande ouverte
jusqu’aux confins du monde
le cri est un ange géant au sang de lettres
qui naît de la main comme d’une trompette
le cri – ange apocalyptique – nous écrit
que nous ne sommes pas nés dans l’espace
car l’espace et le temps n’existent qu’en illusion
le cri nous écrit que la mort est une farce
et quelle que soit notre trahison les uns envers les autres
ou envers nous-mêmes
nous ne saurons nous départir de notre méconnue immortalité
si ce n’est en l’oubliant – oui nous pouvons l’oublier
à l’instar des fous princiers ourdis dans des hospices
car le monde est l’hospice où nous nous entêtons à filer notre folie
à la tisser tel un miroir au reflet déformant
nous nous accrochons aux oublis comme à des meubles
ou des grimaces de nos pensées pétrifiées –
the bee burns the lonely buzz of beeing – or –
to bee or not to bee that is the beeing
Les méconnues donnent, souriantes, aux connues
leur équivoque algébrique,
une dichotomie – la science sans compréhension
contredisant la compréhension sans science,
toutes deux, des sphères absolues qui feuillissent dans nulle-part –
lire le néant synchrone à partir de perspectives évanescentes,
un sens déchiffré qui disparaît
Elle est pourtant incroyablement impertinente, cette déambulation
à travers les nerfs seconds des secondes en ligne droite…
L’infini greffé de paradoxe indique le rien du soi,
nulle part et nulle fois,
la voie sans miroir du néant catégorique.
Enkidu déçu
esseulé
je me pelotonne en moi-même
ARA ALEXANDRE SHISHMANIAN
Traduit du roumain par Dana Shishmanian.
Ara Alexandre Shishmanian est historien des religions, auteur de plusieurs études sur l’Inde védique et la Gnose, parues dans des publications de spécialité en Belgique, France, Italie, Roumanie, États-Unis (dont les actes du colloque « Psychanodia » organisé à Paris sous l’égide de l’INALCO en mémoire de I. P. Couliano, disciple de Mircea Eliade : Ascension et hypostases initiatiques de l’âme. Mystique et eschatologie à travers les traditions religieuses, 2006, et Les cahiers Psychanodia I, 2011). Il est également l’auteur de 14 volumes de poèmes parus en Roumanie depuis 1997.
Depuis 2012, des poèmes de lui, dans la traduction française de Dana Shishmanian, sont parus sur le site de Francopolis, dans la Gazette de la Lucarne des écrivains, sur le site Poésie pour tous de Pedro Vianna, et récemment, dans l'anthologie L'éveil du myosotis éditée par Jean-Piere Béchu et Marguerite Chamon.
Fenêtre avec esseulement, paru en juillet 2014 aux éditions de l’Harmattan, est son premier recueil en français (collection Accent tonique dirigée par Nicole Barrière, 120 p., 13,50 € ; illustration de couverture : reproduction d’un tableau de Christian Deudon).

