Cris fantômes/ destin des poètes
Qui arrive jusqu’à nous et se termine en cri
Qui épuise sa voix et pénètre nos regards
Qui vient après une longue éclipse ?
Voix unique de conscience et de lucidité
Parole âpre et têtue d’éveil
Qui clame la fraternité humaine
Le tourment contemporain
Ulysse apatride
Migrant éternel d’Ithaque
Frère de douleur
Entre les frontières
Qui fantôme et fantasme ?
Figure prémonitoire d’humanité
En langage simple des jours
En fragments douloureux
Obscur des mêmes mots
Et clarté du partage
Laissez parler les étranges comètes
Laissez venir le déchirement
Intacte est la blessure
Éblouissante est la présence
Tumultueuse est la flamme
Incroyable est la lucidité
Ah ! témoin, demain il sera trop tard
Les monstres sont là
Et nous asphyxient.
Dépasse-toi, révolte-toi, engage-toi
Migre avec ton génie
Refuse tout compromis
Aiguise ta prescience
Ne te résigne pas
qui se cogne à la finitude
qui refuse l’illusoire patrie
qui arpente l’altérité
qui boit à la source l’infini ?
voyageur précoce de lumière
courageux au sein de la débâcle humaine
prisonnier, évadé, libéré,
voilà l’exode de l’expérience du gouffre
voilà le testament : courage, fuite ou résignation
aux carrefours du monde
seul avec soi-même
pareil à la neige de novembre
déjà, déjà !
fantôme clandestin d’une destinée à vivre
épreuve logique
des fragments ferment le col de ton élégie
protègent du froid et de la neige l’angoisse toute proche.
Qui l’apaisera ?
Qui mettra un peu de soleil au givre
Un baiser à la tristesse
Qui ? toi ? moi ?
Qui ?
Nous traversons le temps avec les titres du journal
Les pieds enflés et les chevilles fatiguées
Nous traversons le port pour gagner d’autres terres
Utopies
Nous jouons la mort
Paupières lasses
Qui ?
Qui ?
Errants sans apaiser l’injustice du monde
Qui fera le destin ? L’homme ou le poète
De passion, terre profonde
De lutte, terre acharnée
Germes puissants et nourrissants
Qui veut ? Qui empoigne ? Qui se collette au rugueux réel ?
Qui va de fulgurance en évidence ?
Qui corps à corps et cœur à cœur ?
Mains du poème,
Combat à mains nues le Mal
Pourquoi cette majuscule ?
Tu as revêtu les prières anciennes
Faute de mieux
Sans résignation
Sans te soumettre
Il faut peser sur la table du monde contre la misère des brocantes de l’universel
Les lots de faillite et les marchés parallèles.
Nous voilà dans l’hiver
On dirait que c’est l’hiver
Des rencontres de l’étranger
C’est la consigne
On recoud les vides entre les êtres
On peuple des déserts de givre
On affûte sa respiration
On l’accorde avec le monde
On brise des chaînes
On en forge d’autres
On grave des blessures dans d’anciennes cicatrices
On répète, encore et encore
Combat, justice, absolu.
Cri, cris, cris devant l’inévitable ?
Obscure certitude de l’absurde
Nous voilà Petits Poucets sans cailloux
Nos ombres franchissent les miroirs.
Autoportraits errants, parias, exilés
Qui blesse ? Qui déserte ?
Tu pétris l’argile du poème
Mots dynamites
Angoisse, apocalypse
Effacement,
Te voilà terre retournée, marque-page de l’espace
Ton chemin de nuages s’enflamme
Encore un soleil qui se couche et fait place à la nuit
Nuit dure et calleuse comme des mains paysannes
Langue vive mêlée de mort
Est-il rentable de proférer des poèmes sur cette terre étrangère ?
Allons courage
Allons la couvrir de poèmes.
Encore une fois.
Encore ?
Encore !
05/11/2016
NICOLE BARRIÈRE
Elle se présente :
Poète, écrivain, essayiste, traductrice, Nicole BARRIERE a publié de nombreux recueils de poésie. Ses poèmes figurent dans de nombreuses anthologies et revues.
Directrice de la collection Accent tonique aux Éditions l'Harmattan
Administratrice de l'association "Du côté du Pont Mirabeau" à Paris,
Membre de la Société des Gens de Lettres.
Grand prix européen Orient-Occident du festival Cuerta de Arges (Roumanie) en juillet 2010.
Prix de poésie féminine Simone Landry 2011 France
Prix d'honneur pour l'ensemble de son oeuvre MNAC Liban 2011
Premier de poésie de la Fondation Di Liegro, Rome 2014
Ses poèmes sont traduits en italien, persan, espagnol, roumain, kabyle et arabe
