Sourire méconnu au-dessus des balles de la ville
« la solitude des autres est pleine d’yeux morts »,
se dit Personne en se regardant –
l’asphalte est comme une peau cendrée
qui se recouvre de cadavres
les cadavres croissent et se multiplient
en se nourrissant du sang de la ville
ou est-ce la ville qui se nourrit de leur sang…
le ciel est enduit de verre –
« une peau de verre qui nous suffoque »,
disent les cadavres…
le ciel est enduit des fantômes invisibles
qui s’écoulent comme une pluie de sécheresse –
les fantômes sont même la suffocation torride de l’air
torride comme un toréador ensanglanté,
les regards tâchent à se détacher des yeux
comme l’âme, du corps –
l’homme s’élève telle une buée au-dessus des cadavres,
les téléviseurs en noir et blanc –
les téléviseurs à visage unique – à l’unique fissure muette –
s’ouvrent dans le silence des cadavres,
les autres, les morts, portent leurs âmes
telles des photos vivantes –
les morts des photos sont des morts ruisselants
leurs visages sont fluides comme une eau ambigüe
personne ne peut fixer leur expression,
bien que leurs yeux équivoques soient immobiles –
parfois les visages ressemblent à des chutes d’eau
la cascade des métamorphoses s’approche et s’éloigne –
fulgurante – comme si chaque position
se remplaçait subitement par elle-même
de sorte qu’on ne sait jamais ce que c’est et où ça se trouve –
les photos sont des labyrinthes vivants
remplis de paradoxes mortels –
pendant certaines heures abyssales de l’été,
l’asphalte se transforme en styx et les cadavres sombrent,
ils voient avec leurs yeux vides l’enfer,
les ombres noient elles aussi leur néant par degrés
Personne attend son évanouissement
et l’attente l’enferme dans la nausée
la nausée le diminue comme une femme –
silence et femme se font petits sous les cris
Personne pourtant ne peut se faire encore plus petit
puisqu’il est déjà disparu
et sa solitude est déjà égale au néant
***
Les blessures lévitent parfois
comme des reptiles aux vastes yeux muets
issues du cocon soyeux de la nuit
le sang flottant emprunte alors des visages rouges,
des masques – ou des virgules
dans la phrase incompréhensible du noir
les secondes attrapent avidement, comme autrefois,
mon âme, et l’essorent de ses rêves pleins d’interrogations
je réponds alors avec un sourire inconvaincu – mais invaincu
à ces volées féroces de l’anxiété,
assailli par des seuils et comme étouffé par des pas,
je sais que le délire de la vision – aussi intense soit-il –
ne peut m’apporter des messages
mais uniquement des signes troubles,
têtes parlantes balbutiant des mutismes,
et les forêts de nerfs – que des orages de souffrance –
nul naufrage ne me sauvera de la mer par l’épreuve de l’île
le noyau des ténèbres cache un œil de quiétude
dont je me rapproche parfois
et pourtant, le néant peut nous arriver comme une surprise
tel un cadeau étranger apporté par Personne –
la plupart envoient à la poubelle avec une sorte de répulsion
sans même l’ouvrir – le bizarre paquet,
certains seulement réfléchissent et tâchent de trouver
un chemin pour la compréhension –
ceux-là se voient alors détestés
comme s’ils étaient les messagers
et non tout simplement ceux qui ont refusé de rejeter
le don mystérieux –
l’hiver leur apporte bien des signes
en lesquels, comme la neige,
ils se voudraient fondre – et cette fonte fait d’eux
des enfants tristes qui respirent peu à peu leur annihilation,
blessés par sa trop longue durée, en ces instants étranges
quand les blessures lévitent
comme des reptiles aux vastes yeux muets
à peine issues du cocon soyeux de la nuit
***
Si tout est signe,
les sens sont sûrement des caractères extra-extra-noirs,
tellement noirs et gros qu’ils se distinguent à peine –
en fait, les sens sont des taches qui ont quelque chose à cacher,
des taches qui réveillent en nous le mystère –
une montre tourne sans relâche à l’intérieur d’elles,
comme un outil non du temps, mais de la compréhension,
les montres de la compréhension sont invisibles,
on devine seulement leur existence
pareille à un néant sous-jacent
il y a quelque chose de las et de piteux dans les sens,
un texte de pourritures et de craquelures –
tu prends un peu de terre de mort entre tes doigts,
une touffe de cheveux,
une balayure de poussière dans la maison,
et te voilà tenir un bouquin de mille pages entre tes mains –
un capuchon de sommeil se retire
comme une immense paupière
et tu commences à voir avec d’autres yeux que ceux du corps
la lune monoschizophrène est un encrier à l’encre blanche
mes souvenirs sont remplis de plumes et de pages invisibles,
des taches du sens – ses pétales aléatoires – le noir se soulève
comme une pensée aux lunettes de soleil,
tu essaies de le reconnaître mais le noir t’en empêche –
et pourtant surgit en toi un souvenir...
le mystère diffère du secret,
qui semble toujours enfermé dans un autre tiroir,
par son masque traumatisant que tu crains d’écarter –
tu te reconnaîtrais alors en quelque chose de sans forme,
rien ou abîme
ou peut-être dans un mot dont la compréhension t’abolirait
étrange neige ectoplasmique
déroulant l’espace depuis un instant suspendu
déroulant le temps depuis un sens oublié
le sens qui est oubli
***
Et si nous nous endormions dans un oubli intermédiaire
tel un hamac se balançant entre deux arbres,
et si nous glissions le pied entre – sans trop savoir
entre quoi et quoi...
nous devrions considérer cette amnésie
comme un ressouvenir – ou seulement,
le suicide que les grands prêtres craignent –
c’est vrai, les rêves souffrent de la manie de la contradiction,
car les rêves ne nous aiment pas ou sinon
ils projettent l’antipathie de quelqu’un qui tient à rester caché
parfois, quand le vide caresse mon front de l’intérieur
je sens que je suis trop lourd pour les bascules du monde,
que mon pas est trop droit pour ses sentiers tordus –
de mes blessures, le mésonge me chuchote des pensées
et la grâce de la vision descend de ma nausée,
les regards de la contemplation sont fanés –
la mystique nous remplit l’éphémère d’automne
écrire, marcher, rêver, cela revient au même –
tes pas remplissent un lac
dont tu comprends qu’en l’écrivant, tu le rêves,
limpide est le lac où les mots se fondent
les uns dans les autres – oui, transparent est le lieu
où, par une marche de rêves, nous cessons enfin
vidés de pensées, les regards ont quelque chose d’apnéique,
je bois le couchant épais aux lèvres absentes –
le mésonge orange – le songe entre en moi
tel un train aux compartiments de souffle,
un train dont l’unique passager est en suspens,
en de tels instants de sommeil et non-sommeil
ma tête est trop étroite pour le souffle du mésonge,
je dors à l’abri de hauts plafonds –
désir absorbé à l’ascenseur –
à travers la cheminée sans fin du vide
je retombe en arrière, morceau par morceau,
ressoudé au gré de ma chute,
contrefait dans un corps aux sens inversés,
aux lettres mélangées en des textes méconnus
quand tu bois le couchant tu bois un soleil enflé d’extinction
pareil à celui qui se couchera définitivement
dans cinq milliards d’années,
les autres montent par les tuyaux écaillés du moi –
labyrinthe qui les appelle
avec des complots odieux et mortifères,
des complicités oniriques – une initiation démoniaque –
de l’inconscient, peut-être…
le plus difficile pourtant c’est quand l’éphémère
se décolle du nom grâce auquel nous le reconnaissons
et nous montre ses visages d’abîme inconnaissable,
la poussière du mésonge nous égare
dans un désert aux dunes infinies
… je m’appelle alors moi-même sans me répondre
car je ne sais pas qui je suis
Extraits du recueil Le sang de la ville (L’Harmattan, collection Accent tonique, novembre 2016)
Traduction du roumain : Dana Shishmanian
ARA ALEXANDRE SHISHMANIAN
Il se présente :
Historien des religions, diplômé de l’Université de Bucarest, Ara Alexandre Shishmanian a dû s’exiler en France en 1983, suite à des persécutions politiques. Il a publié des études sur l’Inde védique et la Gnose, dans des publications de spécialité en Belgique, France, Italie, Roumanie, États-Unis. Il est également l’auteur de 16 volumes de poèmes publiés en Roumanie depuis 1997.
Des poèmes en traduction française sont parus dans de nombreuses revues et anthologies et sur des sites de poésie. Son premier recueil en français, Fenêtre avec esseulement, est paru dans la collection Accent tonique de l’Harmattan en juillet 2014. Le présent recueil regroupe des poèmes extraits de deux volumes publiés en Roumanie en 2014 et 2015.
Le sang de la ville . Ara Alexandre Shishmanian . L’Harmattan, collection Accent tonique, novembre 2016- DR

