Sagesse du milan
Même lacérée à coups de ciseaux
ta beauté reste encagée
par les forêts qu'elle fait lever
Aussi sous la futaie
mon désir frappe enragé
les reflets qu'il ne peut attraper
Il est sur les versants des beautés
qu'on a peine à endurer
Qu'en pense le milan
au-dessus des Pyrénées ?
*
Ton cinoche
D’ajoncs en ajoncs, au bain brun, j’y ai nagé
Tout à mon cinoche que l’étang
C’était tes yeux
Les herbes à plumes, pourries sur pied
Tout le camel à la pampa est retourné
Au sternum, écartant la cage
Au givre, la fêlure – c’est souvent
Elle est revenue
Me faire accroire que le vent, c’est ma poitrine
Ligne après ligne, la vigne de Salomon peut fleurir les halliers, enrouler sans fin le vieux châtaignier - résille des laines blanches, que jamais ses merveilleux akènes, fauves, aux yeux d'amour, n'en combleront l’orbite, le repaire de l’effraie.
Pourtant, sans accroire, au brun, au givre
Refais-moi ton cinoche.
*
Folk song
J'ai le complexe de Chapman, sans revolver, en chiffonnier
J'enfile de vieilles défroques pour tout costume de ville
Je suis fripier, j'ai glissé ma vie dans le papier à bulles
De mannequins de morts
Et d'un vivant
Chez moi, ça sent le daim serré, le cuir râpé
La poussière dans la laine
Je sais, j'ai bel air, dans mes bottes à chanter Ô gué, Ô gué, les belles paysannes
Devant les beaux monts bleus
Je vais te ramasser ces vieilles chemises à carreaux de 1966
Avec rabat derrière
Taillées par les couturières de la grand-mère
[ On ne dort pas dans le linge d'un mort ]
J’en ferai un feu de joie
Comme lorsque je fumais seul à point d'heure
Veillant nuit après nuit un bûcher d'épicéa
Avec son feu tordu sous la lune vers l'autoroute
Je suis beau dans mon gilet camionneur
Droit dans mes sabots face à la pente
Remuant l'épaule, Ô gué, Ô gué, Coco bel œil
Le beau western face aux boeufs blancs
[ Arrache-moi ces yeux d'iris et vois la vie, ta vie qui file ]
J'ai le complexe de Chapman
Et un brasier allumé tout prêt
Pour les défroques, les chemises à rabat et mes sabots.
*
Pays
Mon territoire n'a plus de nom
janvier le lui aura ôté
Il s'est perdu dans l'alphabet
quand m'est poussée la vigne blanche
Mes pas encore sur le gravier fleuriront le visage gelé
de Coeur-Fier
de trois galets
dans le cimetière de ce pays
dont seul je porte le nom
Mon territoire- c'est cette année
s'en est allé
dans l'hiver de la carte et je n'en savais rien
quand janvier me l'a avalé
et que je l'ai pris pour nom
tressant ma vie de vigne blanche.
*
Mon œil
Déjà mon œil se parchemine
Il a trop fait l’hirondelle
Battant folle le carreau
Mon œil est ce vélin bleu
Tendu sur la déraison
Il est cet ours roux
Courant dans tes chansons.
RAPHAËL ROUXEVILLE
Il se présente :
Les poèmes de Raphaël Rouxeville ont récemment été publiés en revue par Le Capital des Mots, Terre à Ciel, Lichen et Décharge.