Autobiographie de juillet
Dormir d’un sommeil de plomb quand l’or est déjà là dans la matière du mot dormir
Je l’ai entendu miauler pendant deux longues heures, le chat de ma voisine tombé dans une cour.
Impossible d’accéder , les volets sont clos, propriétaires partis en vacances. Tombé comme au fond d’un puits, plaintes de bébé, estomac noué, et en fin de matinée, plus rien, un silence de mort. Tristesse bâillonnée par tes mots: «Hier, quatre-vingts migrants noyés en Méditerranée. »
Je marche derrière elle dans la rue côté ombre. Une canne dans chaque main, le dos voûté, les jambes arquées, deux anses d’une amphore qu’on ne saurait où poser. Je la plains tout en étant fascinée par cette oscillation pénible. J’imagine un visage souffrant, un regard dur...et quand je la dépasse enfin, elle me sourit avec le clair de ses yeux avec ses cannes avec ses bras avec sa présence entière qui a l’air de me dire « Ne t’inquiète pas pour moi »
Mia ne dort pas. Elle ne lâche pas son père des yeux. Trois mois, déjà une personne, et soudain cet éclat de rire surprenant. Un éclat, oui c’est bien de cela qu’il s’agit. Éclat de rire, rire des cascades, eau glacée des fontaines
En revenant du marché je m’affale sur le trottoir plein de creux et de bosses . Je me relève avec le coude et le genou écorchés. Rentrée chez moi, après m’être désinfectée, je sens la brûlure sur la peau. Elle n’est pas désagréable, elle vient tout droit de l’enfance. Juste avant la chute, je pensais à mes parents et je buvais leur absence, prise d’une soif soudaine
Je fais comme il faisait, ranger les fourchettes sur le côté, jeter les mots en l’air comme des osselets, aimer le ciel gris en plein été
S’attribuer le geste: détacher la peau des poivrons grillés, comme décacheter une enveloppe.
Frotter le soleil couchant et le rouge des bassines
Troisième fois que je croise le vieil aveugle. Bien habillé, parfumé, petit ventre en avant,
chapeau de paille, lunettes fumées , tout droit sorti d’un film italien. Et toujours il siffle ou plutôt
il chante en sifflant. Un son incisif et mélodieux comme l’oiseau qu’on entend et qu’on ne voit jamais
J’hiberne chaque été. Est-ce qu’on peut se tromper de saison? A-t-on le droit d’esquiver le soleil,
le bleu, le chaud, la longueur des jours, prendre les arbres pour ombrage et ses désirs pour des lanternes
Les rêves de l’après-midi sont ronds et lourds comme des boules de pétanque, soit ils se collent
les uns aux autres soit ils changent de trajectoire au dernier moment
Je commence à lire Jacob Jacob. Pont suspendu, lumière blanche, cordonnerie, cumin, ceinture, terrasse, ruelles , attente, faïence.... mon père avait vingt-ans lui aussi en 1945 mais il n’a été mobilisé que par lui-même
« Quand on vient de l’exil , toute sa vie on cherche un refuge ». Cette phrase simple je l’ai attrapée
au vol et je l’ai plaquée contre moi pour arrêter de gesticuler
Je suis restée attachée au passé comme un chien à un poteau, qu’on a oublié à midi.
L’écriture est mon aboiement
En finir avec le commencement...il est temps maintenant
Gouttière, entonnoir, sablier, tamis , entre ce qui s’écoule et ce qui est retenu il y a un petit balcon
C’est toujours à la place du passager qu’on rêve à une autre vie possible
Les bosquets sont des accoudoirs pour poser le regard
Le corps perpendiculaire attend l’oubli
La route mesure l’assouplissement
Ne se prête pas à la trajectoire
Il y a un croisement dans les branches, un œil bleu, une mare jamais asséchée,
une broche agrafée au plafond frémissant, une trouée , un enlacement , et peut-être une solution
Je donne un livre bleu foncé avec des photos de villes qui ont l’air désertées et je reprends le carnet de désaccord, le carnet bleu clair avec des lignes
Dans la préface, on dit « portrait de lieu.... mélancolie géographique ».
Je m’arrête un moment sur la photo de Surgères Charente Maritime...mystère de ces endroits étrangers et familiers à la fois, de ces endroits qu’on ne veut ni habiter ni oublier
C’était la Méditerranée et pas l’océan. Pourtant, les yeux fermés, avec le sable pour matelas et le soleil pour couverture, avec l’odeur et les clameurs de la plage comme d’infimes éclats de quartz, j’avais sans pouvoir encore la nommer cette sensation que la somme des jours passés était déjà à marée basse
A la place de accotement meuble, je lis accotement meublé. Et face à la pancarte qui indique
Complexe sportif je me dis que moi aussi, ado, j’avais un gros complexe sportif
Je suis le revers de la médaille
Me méfie de moi comme de l’eau qui dort
Mets de l’huile sur mon feu
Me noie dans un verre d’eau
Et quand la médaille est d’or
Comme le feu du dehors
Je rêve de vert envers et contre temps
Si on se raconte une histoire c’est bien que c’est celle-là qui compte
La croûte est enfin tombée, la guêpe a fini par piquer, l’air a repris sa circulation
Piqûre, morsure, brûlure, bordure, rien ne dure
La température a baissé. Il y a une flaque sur la table du jardin, un maillot mouillé sur la corde ,
un jour encore à fabriquer, des sentiers en corps à débroussailler
CLAIRE KALFON
