Même quand un oiseau la mangera
De temps en temps
oui il faut faire des gestes
comme tendre la main
jeter des mots par la fenêtre
les déposer dans des boîtes aux lettres
inconnues
est-ce que les semences elles
se soucient de la terre où elles tombent
c'est la tâche du vent et encore
il n'en a que faire
c'est Jésus le moissonneur
et il moissonnera
ce qu'il a semé… ou pas
la semence est toujours là
Le brin d'herbe
Lire les poèmes des autres
comme si c'étaient les tiens
lire tes poèmes comme si c'étaient
ceux des autres
qui est le lecteur qui est l'auteur
qui est le fauteur de trouble
dans l'osmose entre pierre et esprit
L'eau au fond du puits
Un plan d'eau
une feuille qui tombe
une parole détournée
déjà un haïku
nul besoin
que tu bouillonnes dedans
pour tout gâcher
avec tes maladresses tes envies tes projets
tes innovations
la nature subtile de l'eau
tu ne la connaîtras jamais
Mais si je la connais justement
je la suis
seulement je me retiens
par égard à ton ignorance
qui tombe en moi comme une pierre
dans un puits sans fond
tu n'arriveras jamais
à y goûter
La fugue
Ma joie vous ne la connaîtrez pas
là où je danse vous ne me suivrez pas
mes pantoufles usées vous ne les retrouverez pas
mes plaisirs vous ne les éprouverez pas
mes poèmes vous ne les lirez pas
j'ai décidé de partir
en moi-même
dans mon rêve à moi
dans ma vie à moi
dans ma mort à moi
dans ma pensée à moi
dans ma langue à moi
n'y entreront
que des gens que je ne connais pas
des gens qui ne me connaissent pas
qui n'ont cure de moi
ma porte cachée ne se fermera pas
ne s'ouvrira pas
elle sera là
pour qui entre et sort
sans passeport
La biche
Elle vit de si peu
mais si rare si fragile
à peine un semblant de souffle
entre néant et pensée
entre moi et toi et soi
ce n'est pas un mélange
ce n'est pas une osmose
ce n'est pas quelque chose
pourtant cela se nourrit de soi-même
comme d'une substance
super-substantielle
la manne oui c'est une façon de dire
le corps du christ pourquoi pas
qui en goûte en a toujours faim
cela ne rassasie pas
c'est pour cela d'ailleurs que cela se multiplie
à l'infini
pour que tous les affamés à jamais
en soient toujours à en demander
et moi et moi et moi
arrêterai-je arrêterai-je pas
c'est ma vie ma mort ma mie
je mange et je pleure je mange je mange je crie
'Verweile doch…'
Parfaitement blanc
mon corps – âme – esprit
en ce moment
aucun déversement
tout aligné synchronisé optimisé
pas de volume
de perspective
d'écart
pas de mouvement
l'é-motion s'est fondue dans le contour
je suis dans l'épaisseur du trait
un univers à l'instant virtuel
d'équilibre entre le big-bang et le big-crunch
un instant sans durée
qu'on peut aussi appeler éternité
est-ce si facile de mourir
ou me trompe-je à mort
y a pas d' passeport
juste une exécution suspendue
l'instant sans durée
qu'on peut aussi appeler
éternité
Portrait de femme assise
Frêle nerveuse alcoolique
elle a un tic
optique
et bouge les mains
l'une contre l'autre
comme pour caresser un piano absent
en guise de bébé imaginaire
elle rêve d'un homme
qui la rendra féconde
autant qu'elle l'est
d'elle-même
possédée par son propre esprit
masculin
frustrée jusqu'au sang
elle se met du sel sur les blessures
elle se punit
de ses masturbations
ses doigts longs transparents
quel gâchis de grâce
et pourtant
le piano absent résonne on l'entend
il se déverse en mille concertos
écrits ou pas – présents
dans leur potentialité fugace
elle ne les connaît pas elle-même
mais les engendre
comme les avortons de ses fauches-couches à répétition
que va-t-elle faire à la fin
se jeter sous un train
ou s'immoler dans le train-train quotidien
ou enfin jouer son propre personnage
d'auteure qui survit à l'ablation volontaire
de son œuvre
comme d'un sein malade du cancer
La syllabe
Creuse creuse crie le fou
tes mots au plus profond du trou
j'irai fouiller à l'abattoir
m'interdisant manger et boire
je retournerai ciel et terre
et je déchirerai ma chair
jetant mon œil à l'infini
guetter les gouttes dans mon ouïe
des sons d'antan des cries de fée
alors que tombe dans ma bouche bée
un peu de manne comme une syllabe
de la main de l'astrolabe
jouvence d'instant de vie de mort
si frêle si éternelle si tort
aurais-je de croire
qu'elle m'a choisie pour mon pourboire
même si je sais qu'elle n'est que moi
autrement coiffée
maquillée pour l'éternité
descendant larme du soleil
syllabe meurt dans mon sommeil
(extraits du volume inédit Divagations)
DANA SHISHMANIAN
Née en Roumanie, diplômée en philologie de l'Université de Bucarest avec une thèse de maîtrise spécialisée en littérature comparée, Dana (Popescu) Shishmanian vit en France depuis 25 ans et travaille comme ingénieur informaticien. L'écriture et en particulier la poésie l'ont accompagnée avec intermittence au travers des expériences de la vie.
Un recueil publié aux éditions Hélices en 2008 : « Exercices de résurrection »
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