LES MURS HAUTS
A Ludovic. Été 1998.
« Ce n'est pas pour devenir écrivain qu'on écrit. C'est pour rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour. »
Christian Bobin.
AMOUR SECRET
Un amour secret
sous des rafales de balles.
Un amour qui ne veut pas mourir
dans la boue
et les traînées de poudre
du paroxysme de la guerre.
Tu te caches derrière les rideaux
de ta timidité naturelle
pour exorciser notre peur
d'être surpris à l'instant même
où ta bouche et la mienne
défient la noirceur de la ville
dans un premier baiser.
CRIS
Luxe d'un amour
dans la tourmente d'une ville
déchirée par la guerre.
Luxe d'un frisson
derrière une fenêtre maquillée
pour éloigner les éclats d'obus.
Ta main sur ma bouche
pour étouffer les cris
qui montent dans la chambre
au rythme des balles
dans le mur de la maison d'en face.
AMOUR DE VINGT ANS
C'est un amour de vingt ans.
Avec des attentes interminables
derrière des rideaux de feu.
Des traces de rouge à lèvres
un peu partout sur ta peau
et tes songes...
Ton insouciance délurée
malgré le couvre-feu
hurlant sans trêve
dans la nuit froide
et anonyme.
CHUCHOTEMENTS
Tu passes par les toits
pour me rejoindre
quand vient la nuit.
Toi et moi en équilibre
sur une corniche mal arrimée.
Ombres chinoises en face à face
comme cette chouette
et ce chat errant
sur la gargouille de l'immeuble
d'en face.
Toi et moi
sous les chuchotements imprévisibles
du vent
et de tes plus beaux mots d'amour.
LES MURS HAUTS
Les murs hauts.
Couleur ocre.
Où défilent
des escadrons de morts
en suspens...
reflètent ma peur
quand je te devine
marchant sur les routes,
les soirs pluvieux
et malmenés par le temps
d'automne.
De ma fenêtre, j'entrevois
les libellules de feu
qu'accompagnent des chants
repris
d'échos en échos
tard dans la nuit.
Les souffrances se cachent
derrière un puits
pour mieux boire
jusqu'à la dernière goutte.
RÊVE
L'effleurement de nos yeux
et de nos mains
est le plus habituel
et le plus délicieux
quand dans le ciel se déchaînent
les foudres de la guerre.
Debout contre la vieille armoire,
je mets ma tête sur ton épaule
pour glisser dans un rêve
plus présent que l'odeur de la poudre.
Plus sensuel que l'amour
le plus imprévu.
Rêver de toi et de moi
dans une chambre de paix
colorée des images du Québec
endormi sous la neige.
APAISEMENT
Tes mots calment ma douleur
quand notre amour est interrompu
par le tremblement des vitres
et des murs.
Ton enivrement cède le pas à des émois
plus tendres
et tes paroles, murmurées dans un souffle,
m'apportent l'apaisement qui succède
aux élans les plus voluptueux
dans une chambre fracassée du bruit
des sirènes et des cris dans la nuit.
NOSTALGIE
Les notes des grillons
par les nuits hantées de nos silences
éclairent la chambre d'une langueur
nouvelle
qui berce nos désirs inachevés.
Sur un mur,
la photographie en couleur
d'un dernier été de paix à Bandol.
Les vagues, en éclipses de soleil,
jouent avec nos visages étonnés.
Tes mains délient mon corps
sans sombre pressentiment.
CANAPÉ MAUVE
J'aime m'allonger sur le canapé mauve
quand tu t'y reposes , à cinq heures
du soir.
La tête sur tes genoux, je vois défiler
mes jours d'enfance
avec la précision d'une étoile filante
dans un ciel d'été sans nuages.
Je redeviens petite fille...
Je retrouve une sécurité perdue
il y a bien longtemps
au cours de cette guerre mutilante
et infernale.
Au long des heures d'angoisse
passées à t'attendre et à te désirer
sous le crépitement des balles.
AMOUR D'ENFANCE
Je t'aime depuis notre enfance.
Quand, dans les allées de dahlias
rouges,
tu comptais un à un les pas
qui te séparaient de moi.
Je t'aime depuis ce grand jardin
d'hier
où nos jeux ressemblaient
à des châteaux de sable
assiégés de vagues
innocentes et légères.
Quand tu combattais pour moi
les dragons noirs
qui hantaient alors
mes songes.
Je t'aime sans savoir pourquoi.
ISABELLE JULLIAN
Isabelle Jullian est née en 1954. Elle a publié dans la revue « Florilège ». Elle est membre de l’association « La voix des mots » animée par Yves-Jacques Bouin.
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