LA BIBLIOTHEQUE DU GRAND CANYON
J’aurais dû lire Frank O’Hara j’aurais pu dans les ’60
j’ai bien lu Howl & Salinger & Mao & Gracq
& Henri Langlois présentait the Sleep & autres gamineries de Warhol
& au Grand Palais que d’Indépendants
au Tokyo le Nu descendant l’escalier & la Mariée déshabillée sous verre
et Delaunay à ses fenêtres
& Wozzeck & Pithoprakta
& les Paravents
& même écouté le Grand Bavard à l’Ecole de Pharmacie
après Jankélélévitch à la mèche élégante & à la voix d’argent fêlé
j’aurais pu lire Weldon Kees en 62 ou 63
au lieu de courir contre ou devant les ministres du Général
et coller des affiches au bout de la rue Saint-Jacques
ou alors en même temps
Mais ce n’est pas le seul trésor négligé par le post-ado
affolé ivre d’avoir enfin quitté le piège à rats maternel
sans autre nourriture que la curiosité & des tétras de lait
Il fallait que Paris fût calme & jolie
pour traverser la ville du nord au sud
en pleine nuit & à pied sans la moindre rencontre
par des rues & quartiers dont le nom dort quelque part
Montmartre Saint Lazare & le Faubourg Poissonnière
puis la Seine par les guichets du Louvre et la rue Saint Guillaume
puis à travers je ne sais plus quelles rues vides & quels jardins
Montparnasse aux gloires de pierre et Denfert triste quartier jusqu’au petit jour
à la porte d’Orléans café noir et tartines beurrées
dans un brouillard de fatigue
dont les pas sonnent encore
derrière le sternum fendu à la scie vibrante
nous portions tous cravate & complet veston même les fauchés
se privaient pour manifester en chemise blanche
et nous n’avions aucun sens de la vie fugace
et ne savions pas apprécier les petits seins de nos amies
Ah ! que je vive encore longtemps souriant vautré limpide
dans le péché de curiosité & qu’avec un hippocampe électrique
je puisse encore explorer tranquille la bibliothèque du Grand Canyon
& ses mille cinq cents mètres de rayonnages
& l’inquiétude m’empoigne à l’idée que ces minutes au soleil écrivant et lisant
pourraient être les dernières du contrat
comment pourrais-je alors découvrir encore d’autres O’Hara
& malgré le véhicule rafistolé que je déplace
jusqu’au bout
garder dans ma main un livre ouvert
jusqu’au bout
2013
ALHAMA GARCIA
Alhama GARCIA
Alhama GARCIA est né en Espagne en 1944. Il étudie à la Sorbonne, à l’Ecole des Langues Orientales et à l’Idhec. A son retour de Coopération, il publie aux Lettres Françaises en 1971 et 1972, puis dans la revue Action Poétique, jusqu’en 1975. Il publie en 1973 un recueil, « LA SAISON DES CENDRES », dans la collection La Petite Sirène, aux Editeurs Français Réunis.
Il s’installe dans le Midi de la France en 1975, où il réside depuis.
En 1998, il obtient un DEA à l’Université d’Aix Marseille. Nommé en 2000 professeur d’Histoire et de Géographie. Il reprend l’écriture poétique et commence en 2006 l’apprentissage du japonais, dont il sera avec bonheur un éternel débutant. A partir de 2012, il participe à la Revue du Tanka Francophone par des articles théoriques et à divers sites et forums de tanka et de haïku. Il anime sur FB le groupe de tanka Kajins-Kajines.
Le recueil bilingue de tanka, TELLURIES, paraît en juin 2013 aux Editions du Tanka Francophone (Québec). Il écrit en français, parfois en anglais, et publie dans diverses revues : l’Autobus, la Revue du Tanka Francophone, la Cause Littéraire, Le Capital des mots, The Bamboo Hut 1&2 (U.K., 2013), Anthologie du haïku et du tanka (Bucarest, Roumanie, 2013), Comme en Poésie, 2013. En 2014, il publie dans Atlas Poetica (E.-U.), Amours, (anthologie de haïku), ed. Unicité, Encres Vives, Recours au Poème.
« La Bibliothèque du Grand Canyon » est tiré de FATAL SYSTEM ERROR, un recueil en préparation.