L’usure
C’est un cri qu’on tient
Qui dure
Encore et poussé pour rien
Un cri de nuit dans le ressac des cauchemars
Un cri de corps violentés, de voix qui s’égarent
L’usure
Un cri présent, si présent à chaque seconde
Que ça te tourne, ça t’écœure, ça t’inonde
L’usure
Bien sûr, tu t’empresses de ne pas écouter
Ce qui sans cesse t’appelle pour te capter
L’usure
Oui, ce cri qu’on tient
Qui dure
Encore et poussé pour rien
Poussé si fort chaque jour avec tant de hargne
Par toutes celles et tous ceux que rien n’épargne
Ce cri
Chaque jour l’usure, oui, ce cri, il t’épuise
Inscrit partout comme les guerres sur les frises
Ce cri
Comme une perceuse portée à ton oreille
Ecoute-le, accepte-le, reste en éveil
L’usure
Est ce cri qu’on tient
Qui dure
Mais qu’on a poussé pour rien
Si tu écoutes, le matin, sans attention
Sans cœur, la douleur, la rage et la passion
Si tu refuses pour préserver ton confort
Aux êtres qui s’usent le droit de crier fort
Ce cri
Poussé dans le monde
Qui strie
Les nouvelles sur les ondes
***
Ni perdu, ni repris, ni volé
Mais là, à prendre
Le souffle
Et partout, tout le temps, à jamais
Quête constante
Le souffle
Pour tenir, pour vivre et pour sentir
Oui sans délai
Le souffle
Chant muet de l’air au cœur du ventre
De l’air au coeur
Le souffle
Si le vent est cœur secret des vagues
Bruit et silence
Le souffle
Secret que te disent à l’oreille
Et ciel et mer
Le souffle
Il faut essayer et s’exercer
Il faut apprendre
Le souffle
Ciel en soi, feu de toi, foudre au ventre
Et joie et calme
Le souffle
On peut essayer, seul et ensemble
Ensemble apprendre
Le souffle
Pour l’instant, pour plus tard, pour aller
Et sans regret
Le souffle
Ton point de côté creuse le monde
Le même manque
De souffle
***
Ca va aller
Si on marche calme les jours de pluie, sentant l’averse dans le décor
Si on repère dans les parcs l’espoir sur les bancs de ceux qui s’aiment
Si les jours de grève et les soirs de fête on ne marche pas sur des corps étendus
S’il nous reste dans les silences des regards pour tomber d’accord
Ca va aller
Si tu ne dis pas tout des blessures qui bouleversent tes heures secrètes
Si tu ne dis pas tout, si tu t’arrêtes parfois à l’extrême limite des mots qui te viennent
Si tu ne dis pas tout, choisissant soudain le silence – et pourquoi pas ?
Si tu ne dis pas tout des horreurs qui te passent par la tête
Ca va aller
Si tu traques à chaque instant, de jour, de nuit, les joies les plus volatiles
Si tu traques à chaque instant les mots inutiles avant qu’ils t’échappent
Si tu traques à chaque instant ces douceurs subtiles dans nos regards et nos échanges
Si tu traques à chaque instant le sens à peine effleuré de nos contacts tactiles
Ca va aller
Si aux excès trop faciles, aux bonheurs sans effort, aux joies sans grâce, tu renonces
Si tu te défonces seulement aux excès d’amour
S’il n’y a pas une once de haine dans tes colères
Si aux excès de rage, de trouble, de peine et d’angoisse tu as quelques réponses
Ca va aller
Si nous trouvons aux heures creuses du bonheur comment rester impassibles
Si nous trouvons des tours de passe-passe contre la tristesse
Si nous trouvons dans nos causeries des pointes d’humour et de quiétude
Si nous trouvons des ruses d’enfants pour vivre mieux d’être risibles
Ca va aller
Si nous restons un peu les bras croisés quand l’urgence oppresse le monde
Si nous boudons les banques avant qu’elles nous fassent rembourser le droit de vivre
Si nous ne fumons que le soir et des roulées plutôt que des toutes faites
Si nous comptons la vie qui passe en mesurant chaque seconde
Ca va aller
Si la vie n’est pas trop longue, si elle nous fait parfois quitter la route
Si la vie n’est pas trop courte, si elle nous laisse traîner un peu ici-bas
Si la vie nous laisse grandir, nous laisse des plaies, des bosses
Si la vie nous secoue et nous laisse le temps d’avoir des doutes
Ca va aller
Si nous surfons sur le vide comme on savoure l’errance
Si nous parions sur la suite sans laisser la chance décider de l’avenir
Si nous vivons comme des instants de transe nos instants d’amour
Si nous savons mettre le bordel sans pour autant gâcher l’ambiance
Ca va aller
S’il nous reste la chance qu’ont les ivrognes de pouvoir déconner
S’il nous reste la faculté de nous étonner comme les philosophes et les gosses
S’il nous reste du souffle pour plonger dans la baignoire sans nous tailler les bras
S’il nous reste plus d’horizon que ce qui nous pend au bout du nez
Ca va aller
Si nous parions pour l’amour vrai, l’amour intense sans pour autant paniquer
Si nous ne gâchons pas en le décortiquant ce qui nous arrive par chance
Si nous ne laissons pas les maladies nous empêcher d’espérer
Si nous pouvons être voyageurs sans que l’état cherche à nous fliquer
Ca va aller
Si les cours de récréation ne deviennent pas des champs de bataille
Si on ne tombe pas dans l’eugénisme pour trier les mômes
S’il reste dans le monde autant de canailles que de poètes
Si les fous ont la gnac, les enfants du culot et les mendiants de la gouaille
Ca va aller
Si nous nous aimons d’amour sincère sans faire semblant d’être parfait
Si on refait le monde de temps en temps quitte à ne plus dormir
Si on laisse les vieux qui meurent dans les hospices croire encore au merveilleux
Si on ose s’arrêter quand il est temps, avant d’en avoir trop fait
Ca va aller
Si tu peux dire de temps en temps que tu m’aimes
Si c’est pas toujours chacun pour soi, toujours le même rengaine
S’il y a pour les gens simples le droit d’être fous, d’être poètes
Si on change de jour, de mois, de siècle, sans que ce soit toujours le même
Ca va aller
Si le temps passant, la vie filant, on n’a pas peur de pourrir
Si le temps passant, la vie filant, on frémit malgré nos doutes
Si le temps passant, la vie filant, on renonce à vivre comme on fait la course
Si le temps passant, la vie filant, on ose mourir avec le sourire
CÉDRIC BONFILS
Il se présente :
Je suis né en 1979. J'anime des ateliers d'écriture et écris du théâtre, certains textes sont publiés aux Editions Espace 34 et chez Alna éditeur. La part de mon travail qui a à voir avec la poésie n'est pas publiée. Je tiens un blog, travail de notation et recherche d'intensité lapidaire : http://diversabsolu.blogspot.fr/