Dépression tropicale
Coupe-toi les cheveux
rase-toi la tête
charge ce pistolet
refais le lit où tu as dormi la nuit dernière
gonfle tes pensées de l'air chaud de cette île
pensée légères
pensées sombres
pensées solaires
pensées folles
pensées humides
rêves mouillés
trempant les draps du lit à quatre heures du matin.
Des corps en transe se balancent
leurs membres caressent ton cerveau.
Comme la princesse qui sentait le petit pois,
tu ne supportes pas le poids
d'une serviette humide sur ton torse.
***
Ma face cachée
Je vois des choses que je ne veux pas voir.
J'entends des choses que je ne veux pas entendre.
Puis une autre de mes facettes
vient frapper à ma porte
avant que la nuit ne m'enveloppe.
Dans l'ombre du Choungui
les peurs les plus extrêmes s'entassent
amplifiées par la chaleur moite de l'air
et des ravines entre les mondes.
Nos pensées,
nos mots,
sont des contraires.
Un peu d'elle tôt le matin
et l'espoir qu'un avion bientôt me ramènera.
Ton sourire de temps à autres
le grain de ta peau sur la mienne
La chatte ronronne prêt de ta tête posée sur l'oreiller
trempé de tes larmes,
plein de tes peurs
et où ta sueur a évacué ta rage et tes angoisses
dans les rides des draps.
J'ai reconduit mon double à la porte.
Parfois je pense que je devrais la laisser close,
parfois je pense que je devrais le laisser dehors,
mais alors quelle folie m'emporterait ?
***
Dessiner les contours
Dormir
une chose qu'on imagine être le plus doux des moments,
les yeux fermés, loin des tourments,
dans les bras de Morphée, câlinés, abrités,
prisonniers de son faible sort,
entravés au repos et à l’insouciance.
Glisser
sur la surface glacée du lac,
les rêves se cachent dessous,
seul le redoux les libérera.
Les cauchemars mêlés aux visions
éclosent comme des fleurs noires et mauvaises.
Pourtant ces folies donnent encore plus d'énergie
à l'esprit de l'enfant délicat,
elles tâchent
son âme pure et plus tard
son seul besoin sera de les libérer
de nouveau.
***
Une autre salle d'attente
Dans cette ville refuge où il me déplaît de vivre,
perdue sur les berges de la Loire
ses courants sont peu sûrs,
ses eaux troubles,
son air hiémal et glacial, des rayons de soleil en sus.
J'ai sonné à la porte de Hardy.
Pas le compère de Laurel bien sûr, le temps
a passé depuis lors.
Je n'accompagnais personne d'autre que moi à ce rendez-vous
car j'avais besoin de plus de pilules pour soigner ces écarts cauchemardesques
creusés dans ce cerveau endommagé qu'est le mien par les chevaliers nocturnes ;
je devais éviter le suicide.
J'encense cette pièce pour sa sécurité
et son calme,
la lumière,
la blancheur,
l'espace :
les cadres et les espaces me suivent partout,
même en enfer
ou sur les bancs où, assis, j'écoutais,
je rêvais, je travaillais, je contemplais
l'art de Bishop à dessiner
les cartes et les paysages.
Ce matin-ci j'étais assis sur un autre banc,
dans une autre salle d'attente,
j'attendais que Hardy entre
pour me sonner, me rappeler l'enfer,
me guérir de ce rhume des foins
mental et envoyer au diable ces tourments.
J'étais assis face à la toile
de cette artiste franco-russe Sonia Delaunay – Voyages lointains.
Les couleurs, les formes, arrondies et vivantes, éclatantes, éblouissantes,
tous ces effets me transportèrent de nouveau en cet endroit :
exutoire rêvé, trou à rat en vrai, j'y ai même reconnu
sur la droite,
une femme vêtue de saluvas... rayés de rouge comme ceux que Sandia.
Quatre parties composent cette toile où des fantômes irisés
se serrent la main, dansent, prient ou nagent,
mangent des papayes, des bonbons, des pizzas sous l'ombre d'un parapluie.
Par la fenêtre, je regardais les pies voler
d'arbre en arbre, à la recherche de nourriture sans doute.
Les pies là-bas se régalaient des petits chéloniens
tandis qu'ils émergeaient de Saziley.
Je regardais cet arbre nu, il me rappelait le système nerveux humain.
Le mien est un champ de bataille, un QG de guerre, un bureau clandestin, un placard où mes rêves et mes cauchemars copulent.
Je regardais le haut des toits et l'arbre posés sur ce ciel bleu un matin de mars,
ses nuances bleu clair comme le lagon m’invitèrent une fois encore à plonger
dans les profondeurs bleu marine
pour assombrir mes pensées,
la bouche bée,
la jeunesse entamée,
la peau entièrement pelée.
Le chauffage démarra,
je contemplais encore le ciel
et en sursaut me tournai vers le placard où la bête se cachait.
La flamme tremblante – je l'entendais – pouvait lécher les poils érigés sur mon bras :
ce membre ne fait de mal à personne, il repose, nu, simplement, sur l'accoudoir du fauteuil,
chérissant le contact avec la surface en plastique.
Hardy entra, mon bras se souleva et se tendit vers la main du médecin.
Puis je m'assis en face de lui. Il attendait que les mots sortent.
Il attendait que je lui tende ma carte vitale.
Je voyais encore l'art de Sonia Delaunay.
Maîtresse picturale pour moi.
Maore laisse-moi respirer.
Laisse-moi t'oublier.
Laisse-moi vivre.
Lâche-moi.
Laisse-
moi s
eul.
Extraits du recueil Maore, Lapwing Publications, 2013
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Dépression tropicale, titre original Tropical Depression traduit de l'anglais par l'auteur
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Ma face cachée, titre original The Dark Side of Me traduit de l'anglais par l'auteur
Extraits du recueil Carmine Carnival (à paraître aux éditions Lazarus Media, printemps 2013)
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Dessiner les contours, titre original Defining the Concepts, traduit de l'anglais par l'auteur, publié dans Touch Poetry Journal (USA)
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Une autre salle d'attente, titre original Another Waiting Room, publié dans Touch Poetry Journal (USA), traduit de l'anglais par l'auteur
WALTER RUHLMANN
Walter Ruhlmann est professeur d'anglais. Il publie mgversion2>datura depuis 1996 et a créé mgv2>publishing en 2008. Walter est l'auteur de recueils de poèmes en français et en anglais et a publié des poèmes et des nouvelles dans diverses publications dans le monde entier. Il a été nominé au prix Pushcart une fois. Dernier ouvrage Maore, Lapwing Publication, Belfast, 2013.
Son blog: http://thenightorchid.blogspot.fr