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Aéroplane (s)
1.
En général j’emballe le tout
j’emballe sec
et je serre
comme une petite protection de soie
en dehors de ça, il n’y a rien à voir
chaque goulée d’air est un défi
(ce n’est pas moi qui le dis)
incomplète, la citation
la traduction
incomplète la succion des lèvres
autour du bout plastique
d’un cigarillo
c’est bien, c’est rien
c’est une olive au martini
c’est rien, c’est bien
il y a celui qui a dit les couleurs
celui qui a dit les jours de la semaine
celui qui trouverait beauté ineffable
dans les noms des cargos
comme d’aller repérer les trains
sur les quais
porter son anorak serré
porter son bonnet au dessus des oreilles
des baskets légers
pour repartir en courant
comme si rien ne les retenait au sol
comme s'ils pouvaient pourvoir en saltos
arrière
avant
la procession des poissons hors de l’eau
hors de leurs éléments
dans des films, des gens courent sur des musiques rythmées, ça fait le film
parfois, dans un film, c’est dans un hôtel, il y a une chanson que je préfère et cette actrice asiatique habillée de latex passe de chambre en chambre, en voleuse, en karatéka
(maggie cheung)
des hommes lisent les écrans des radars
savent construire des cheminements
dans les pointillés verts qui clignotent
dans les zébrures
ce sont des gens du voyage
on peut s’y fier
on peut se dire que ce sont des spécialistes de la lecture à vue et qu’il n’y a pas de danger
vous voyez le tableau
le dégagement serein du ciel
au dessus des nuages, il y a le soleil permanent
parfois, on arrive si haut
comme si on ne faisait aucun effort
les aurores boréales frémissent d’aise
ronronnent
la force de casimir
geckos, caméléons
(le voyage, en lui-même, prend 57% du temps de vol)
c’est un pré de haute montagne qui se dessine
un lac clair et froid
ce sont des chevaux libres
ils caressent l’espoir de la bruyère
ils traversent les chemins bordés de fougères
ils embrassent les tiques, les gorgent d’un sang
qui se renouvelle de plaisir
ils foulent des allées vicinales, ces dessins neufs des territoires
ce sont des chevaux
ils descendent vers la baie
et les hommes construisent des bateaux
et les hommes rabotent, plient, font couler des métaux, pourtant ils voudraient pêcher
et les hommes construisent des bateaux.
2.
Elle
elle achète le porte-clés de
la vierge de gona
c’est une protection, dit-elle
contre les crashs d’avions
contre la brisure de l’embrayage
c’est un appel de baisers
c’est un appel de se prendre dans les bras
tout tangue
tout bouge
ce défi au repassage, à l’amidon
ce sont des chevaux sauvages
il faut des ruses de sioux
pour les approcher
pour les caresser
l’eau monte
faire demi- tour
je suis la reine de la nuit
il n’y a pas de lien
soudainement, je connais l’allemand
je glisse sur cinq octaves
je fais des alliances avec ceux qui corrigent les imperfections du corps
j’appelle à l’assassinat
je passe en contrebasse
je refuse le triangle
(moanin’)
si je possède l’océanie en début de jeu
si je sécurise l’amérique du sud vers le milieu du jeu
je gagne
la possession ouvre la procession des avantages
la rue est à sens unique
il y en a qui se plantent dans les no man’s lands
entre les bandes d’autoroutes
il y a cette pelouse pelée
il y a ces sacs plastique pleins
et on se demande
et je me demande
s'il ne pourrait pas s’agir cette fois
d’indices importants
les dernières lettres d’un amoureux
les sous-vêtements d’un vieil amant
les relevés bancaires
bulletins scolaires
un air à deux voix
j’irai écouter les icebergs
le son des aurores boréales
quand tout bouge
quand tout tend à être le plus immobile possible
(et je peux beaucoup)
je discerne la ligne de flottaison
le mouillage
et je rame sur le lac
sur cette mer presque intérieure de l’islande
sur ce qui disparaîtra
ce qui disparaît
ce qui n’est déjà plus que l’ombre de ce que c’était
espèce protégée
on arrive à la mer. c’est facile. ce n’est pas plus difficile qu’autre chose de savoir que c’est la mer. on met ses chaussures autour du cou, ses chaussettes sur les galets. et regarde, mon amour, je suis dans la mer et l’eau est chaude, mon doux amour, c’est le gulf stream, c’est le gulf stream, nom doux amour, mon doux amour.
3.
“ça n’a pas d’importance
mon ami
ça n’a pas d’importance
pleurer, c’est beau
beau, pleurer, mon ami, ça n’a pas d’importance”
(tracey emin)
Dans la maigreur
dans la pesanteur des pois de senteur
et je pense à quoi ça tient
de faire confiance
une si petite confiance
dans la paume des deux mains ouvertes
et les épaules prennent de l’ampleur
l’ampleur des géraniums, des bateaux de croisière.
une décollation de sainte
à risque couvert
quand, dans des mots, se cachent des détours pour arriver vers les deltas, les chaînes de montagnes, les pistes remarquables des civilisations.
quand, dans une histoire d’amour, se calfeutrent des dénivellations, se dissout l’incroyance
c’est la poésie du kir royal, l’argent de la roulette et je voulais gagner, beaucoup, pour faire, beaucoup, des bêtises de films
parfois, dans un film, la scène se passe dans le silence et c’est le silence qui fait le film, qui ferait qu’on a si peur, il y a ce silence que je préfère et cette actrice asiatique dénoue ses cheveux, lisse ses marques du manque. elle devrait mourir bientôt
dans les chrysanthèmes, des guerres se font et se défont, les pétales ne souffrent pas, les nuances du jaune ne déteignent pas. on ne remarquera pas la défaite.
à plat, bientôt, il n’y aura plus de ténèbres, il n’y aura plus que la délicate avancée des lèvres, sur le bout plastique du cigarillo, paquet bleu, odeur forte, goût corsé
ça n’a pas d’importance
j’ai décidé de prendre de l’avance, de ferrer les jetées et brise-lames. quand tout tangue, tout bouge.
ISABELLE BATS
Née à Charleroi, des études de mise en scène à L'INSAS de Bruxelles. Depuis, surtout
de l'écriture de pièces (La Méduse, Avril, Energie Fossile, Anne et Isabelle) montées à
Bruxelles, des chansons, un recueil: "Entre autres choses" (éditions "Les déjeuners
sur l'herbe), des extraits parus dans diverses revues... Puis, jouer au théâtre, chanter
un peu, aller à Roland Garros, rêver à Tracey Emin ou aux Sonic Youth, aussi parfois
un court métrage. Et maintenant, l'attente, pour la saison prochaine: la création d'un
nouveau texte "trampoline" que je mettrai également en scène. Bientôt... mais attendre
c'est difficile.
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